la Caverne d’ALI-BABA,
pleine d’idées en or. Toutes celles dont vous avez besoin pour vous forger une philosophie et VIVRE.

Le territoire et la tanière

Le Cantique des cantiques
Une idée en or
Le Bien et le Mal n’existent pas.
Oui, le titre est un peu provocateur… Mais cette forme veut montrer que ces idées de bien et de mal ne sont ni simples ni objectives. Il faut avant tout démêler cet écheveau avant de décider de ce qu’on va faire, car ces idées s’enchevêtrent sur de nombreux plans qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre. J’entends donc ici ne conseiller aucune morale comprise comme un système particulier de valeurs, mais faire voir clair afin que chacun forge sa propre morale.
Deux remarques préalables s’imposent tout d’abord : la première est que chacun d’entre nous est obligé de choisir une règle morale avant d’agir, et il en est pressé avant toute action. Si vous ne choisissez pas une morale avant d’agir, c’est elle qui vous choisira, et vous abandonnerez votre liberté. La deuxième est de distinguer la morale individuelle, la valeur qui dirige chaque action d’un individu, en quelque sorte en dehors de tout autre cadre ; d’avec la morale « sociale », collective, qui s’impose à chacun par la pression du groupe : le droit, la coutume, la tradition, le consensus d’un groupe, une religion, etc. Dans le premier cas, la morale n’est pas imposée de l’extérieur, mais le choix s’impose à chaque conscience d’en avoir une pour guider son action ; dans l’autre cas, la morale vient de l’extérieur de soi et la décision de la suivre mesure seulement la distance qu’un individu veut prendre avec le groupe dans lequel il est inséré de fait. Dans le premier cas, l’individu est libre de décider les valeurs qu’il veut respecter, dans l’autre il n’a que peu de liberté, à part celle de mesurer la distance qu’il veut prendre avec le collectif qui l’entoure : sa nation, sa religion, ses habitudes, etc., et ce qu’il lui en coûtera.
Toute action, en nous mettant devant une réponse obligée à « Que dois-je faire ? », impose un choix moral, même inconscient. La plus petit des décisions, le plus infime des choix, le comportement le plus dénué d’enjeux visibles, s’inscrivent effectivement dans un ensemble de valeurs, la plupart du temps inconscientes. Il faudrait que pour chacun des cas l’on se demande : « pourquoi tu fais cela ? » et « pourquoi le fais-tu de cette manière ? », afin de faire apparaître ces valeurs. Je devais l’autre jour aller chercher une pièce dans une casse automobile. Le vendeur qui se présente d’appelle Ali, c’est un arabe. La simple manière dont je lui dis bonjour et je m’adresse à lui dépend de ma façon de concevoir la présence d’arabes en France, la manière dont je vis l’amour du prochain, ma conception de la mondialisation, ma conception politique de la Nation, etc…
Dans la plupart des cas, nous agissons en matière peu importante sans aucune réflexion : c’est tout naturellement que notre attitude est engendrée par toutes les valeurs que nous pratiquons déjà, même si l’on en a peu conscience. Mais s’il en est ainsi, nous abdiquons une partie de notre liberté et abandonnons la plus grande partie de notre lucidité. Les choses se décident d’elles-mêmes et nous ne savons pas clairement pourquoi nous agissons ainsi. Dans cette situation, nous ne sommes donc pas pleinement humains, la libre rationalité est remplacée par des automatismes. L’idéal est que nous agissions en pleine connaissance de cause, au nom de valeurs déjà repérées, et d’une manière totalement volontaire.
Cet idéal exige que nous fourbissions le plus tôt possible le système de valeurs qui réalise ce que nous voulons être, ce qui ressemble aux aptitudes héritées et à l’idéal de vie que nous avons projeté. Ceci dit, le système de valeurs régnant dans le groupe social où chacun est inséré s’impose très fortement : il y a la loi, et ses sanctions, il y a les mœurs acceptées par tous et sanctionnées par le rejet du groupe si on les refuse, bref une pression externe puissante nous oblige à adopter ce modèle. L’espace de liberté y est étroit. Le conformisme est le principe par défaut, et c’est le plus utilisé. Le terme même de morale renvoie à deux acceptions différentes : elle peut être la description factuelle des mœurs dans un groupe, ou le système normatif qui devrait être appliqué par un groupe ou un individu.
J’envisage donc ici seulement le choix des valeurs qui s’appliqueront à toutes les décisions parfaitement privées d’un individu, les plus infimes soient-elles, les plus discrètes ou secrètes soient-elles. C’est en quelque sorte son droit privé à soi. Ce choix d’un système de valeur ne doit pas être vu comme un devoir exprès : on ne dit pas un beau jour : je vais me constituer ma propre morale. C’est l’expérience de la vie, la maturité de l’esprit, la capacité de réflexion, la précision d’un projet de vie, l’exigence de cohérence en soi-même , qui peu à peu érigent en un système logique les diverses références qu’on a pu accumuler. La morale personnelle est une construction progressive, plus ou moins lente, souvent changeante, jamais achevée, qui essaie de réunir de manière harmonieuse ce qu’on fait chaque jour avec ce qu’on est. Une image peut fixer cette description un peu abstraite : comme tout le monde, j’ai dû dans certains cas, prendre des décisions graves et lourdes d’enjeux. Le test a toujours été, en cas de réponse négative : « Non, je ne puis faire cela, je ne pourrais plus me regarder dans la glace », comparer ce que je voulais faire avec ce que je voulais être.
De plus, ce choix d’un système personnel n’est pas toujours aussi libre qu’on le souhaiterait. On est né dans un pays, avec son esprit et ses lois, dans une religion ou dans un groupe très spécifiés : il faut du courage pour sortir de là ou faire des choix en dehors de là. Le choix d’un système personnel peut donc se réduire à celui dont on a hérité. Ces valeurs-là nous ont construit, sont devenues des parties de notre identité, donc des sources importantes de nos comportements et décisions. M. xxxxx, ancien communiste, a raconté dans un livre connu comment l’écroulement du communisme a été vécu par lui comme son propre écroulement, et que le choix de valeurs autres, neuves et inconnues, a été pour lui un énorme problème. Il en est de même pour les prêtres qui quittent l’Eglise, voire pour tous les hommes qui s’exilent par force dans une culture étrangère. Mais la vie est changement, et les changements de vie doivent s’accompagner d’une évolution de ses valeurs.
De toutes façons, si l’on retient un système de valeurs externe, comme des commandements religieux, il faut bien prendre conscience que ce système n’est pas comparable à celui qu’on aurait forgé pièce par pièce en l’adaptant chaque fois à soi-même. Le rapport au premier est accompli par l’obéissance, le rapport au second est accompli par le sentiment d’harmonie avec soi-même. Le premier, qui sacrifie quelque peu sa liberté, ne devrait être choisi que faute de mieux, faute de temps et provisoirement. La vraie morale, et la plus solide, se fait sur mesure. Elle est la réalisation même de la liberté dont nous avons été dotés.
Il faut partir en effet de la nature, comme toujours. L’homme est né libre, comme le posait Rousseau comme premier terme de tout : de fait, en matière privée, on peut tout faire, le plus horrible, le plus injuste, le plus stupide, le plus néfaste à soi-même ou aux siens : il n’y a pas de dieu vengeur armé de foudre qui vous clouera sur place. Il ne se passera rien. Tout est impuni, avec obstination. Dieu ne punit jamais, ne venge jamais et n’oblige jamais. Ce sont des faits. C’est donc que notre liberté doit elle-même s’organiser et se construire, afin que nous menions, malgré cette impunité, une vie digne d’homme. Nous devrions mener notre vie comme des adultes, comme des gens libres, responsables à ses propres yeux, qui savent ce qu’ils doivent faire pour devenir eux-mêmes, qui n’attendent pas d’ailleurs les ordres ou les punitions. C’est donc bien que chacun doit forger aussitôt que possible un système de valeurs qui mesurera en quoi il manifeste son humanité, seulement potentielle à la naissance.
L’homme est placé dans deux espaces de liberté : un espace social, parce que sa socialité est dans sa nature : personne ne peut vivre seul sans se déshumaniser. C’est l’espace de la Loi, des Droits, des exigences sociales, notamment des limites de la liberté d’autrui. Cet espace-là n’est en rien problématique : il n’exige que de connaître les obligations qui s’imposent à chacun. Mais l’autre espace est privé : c’est celui où la morale, la religion, les manières de vie, toutes les décisions qui ne s’appliquent qu’à lui et à ceux qu’il aime, sont totalement libres et responsables devant son propre regard (dans la glace !).
Pour revenir plus précisément à mon titre provocant, celui-ci signifie différemment sur chacun des deux plans généraux déjà présentés. Sur le plan collectif, le bien et le mal peuvent être la qualification que chacun de nous donne à l’événement qu’il rencontre : la mort, l’abandon, la perte de n’importe quoi, l’échec, la misère obstinée, le découragement…. Pour tout le monde, du moins immédiatement, tout cela ne peut apparaître que comme du Mal. Il y a donc à savoir comment réagir à ce mal, en fonction de ses propres valeurs. Sur ce plan, tout évènement ne peut être qualifié de bon ou de mauvais que selon certaines conditions : il n’existe aucun événement qui soit bon ou mauvais absolument, ni en valeur ni dans le temps. Ces valeurs n’existent donc pas comme des qualifications objectives, ni comme des qualifications fixes dans le temps.
Individuellement, le Bien et le Mal peuvent qualifier l’acte qu’on se dispose à commettre et qu’il faut qualifier par avance pour « bien faire ». Ces deux valeurs sont donc fixées pour soi par le système qu’on a choisi pour soi. On qualifiera par exemple l’activité sexuelle de mauvaise ou de bonne selon les circonstances prévues par le Système. Ces qualifications de bon ou mauvais guideront l’action, comme c’est bien la fonction de la morale. Mais dans le Tantrisme, même dans cette fonction de qualification personnelle, elle n’existe pas comme une référence stable mais comme une opinion variable. Elle varie selon la mesure de la progression spirituelle.
Comme pour toutes les autres questions, le sens de la Création contient la réponse à la question de l’origine et du contenu de la morale. La morale des hommes trouve sa place dans la Création, comme les autres valeurs. La Création distingue, par rapport à la morale, trois groupes d’êtres : les animaux (pashu), les hommes réfléchis (pâti), et pasha, la règle. « Le troupeau de Shiva comprend tous les êtres vivants, y compris l’homme. Entre hommes, bêtes et dieux, la différence n’est que de rôles et de niveaux dans une hiérarchie continue des existants. Il n’y a pas de dieu sans animalité, pas d’animal sans humanité, et pas d’hommes sans une part de divinité. Les « pâti » sont les hommes proche des dieux qui comprennent les règles du jeu divin et y participent. Les hommes en qui l’élément animal prédomine, les « pashu », ne comprennent rien et n’agissent pas selon les règles. « Pasha » (le piège) est l’ensemble des lois de la Création dans lesquelles les différents éléments de la matière et des êtres vivants sont piégés dans la Création. Il n’existe pas d’autre morale que le respect du Pasha, de l’unité de toute la Création, et de l’interdépendance de l’animal et du divin en nous-mêmes. Pasha peut être considéré à la fois comme la loi naturelle, celle de la Création, et comme la loi divine, qui a produit la Création, et comme loi humaine, que montre la réalité concrète. » (5° Carnet du Tantrisme)
La morale est donc fondée sur les faits et sur les natures : le fait de la Création, la nature de l’homme, les exigences factuelles de la nature humaine. La morale consiste à prendre conscience de la place de l’homme dans la Création, de la part de divin qu’il a héritée ainsi, puis à réaliser concrètement ce que ces faits entraînent pour les comportements. La destinée concrète de chaque homme est d’agir le moins possible en animal et le plus possible en humain, en attendant d’agir en dieu. La réalité des natures est donc la référence constante du bien faire. Tout ce qui s’éloigne de la nature des êtres est illusoire et erroné. C’est pourquoi une position idéologique est impossible dans le Tantrisme : il ne lui est pas possible de « décoller » de la réalité.
« Le champ de la morale dépasse donc largement celui des actions humaines par rapport à une règle, d’où qu’elle provienne. La Morale ne peut qu’être liée à notre nature tout entière, à notre place dans la Création. Elle tire de là une nécessité non pas seulement pratique mais ontologique (la fidélité à sa nature), que personne désormais ne peut discuter ou nier. L’origine de la Morale est divine comme toute la Création. » (ibid) La morale tantrique n’est pas un ensemble de règles ou d’interdits : elle est la logique de l’ordre de la Création, elle est un raisonnement. Elle doit donc s’imposer à nous de l’intérieur, par la prise de conscience des réalités de la Création et la cohérence que nous voulons donner à nos comportements. Dieu n’est ni un policier, ni un Juge, ni même une Providence : il nous a créés capables d’autonomie, c’est-à-dire de forger nos propres lois. Nous ne sommes pas ses serviteurs mais considérés comme des fils (C’est Jésus qui le dit). Nous ne sommes donc ni soumis à des ordres ou à des commandements, ni à une attitude d’obéissance : nous sommes des hommes libres et volontaires.
Telle est la réalité de notre nature et des faits : tous les groupes d’hommes ont toujours érigé leurs propres règles. C’est donc dans ce cadre clair que chaque individu doit forger son système d’action personnel : ses références sont : - prendre conscience de l’unité de la Création (donc de tous les êtres humains) - s’éloigner de l’animalité qui est en lui – développer son humanité – développer la semence divine immanente en lui. C’est une morale simple et facile à connaître dans chaque cas. Elle colle exactement à ce qu’est la vie concrète.
Par exemple, si l’activité sexuelle est prévue par Dieu pour entraîner tous les hommes à s’aimer, elle ne peut être que bonne, et il faut la mener concrètement autant qu’il est possible. Si elle continue la Création en mettant au monde de nouveaux hommes comme une Création continuée, elle est bien l’œuvre de Dieu, et il faut la continuer. Si l’orgasme est une brève retrouvaille avec la divinité afin de rappeler son Immanence en nous, elle n’est que bonne et l’on en a besoin.
Lire : le Carnet du Tantrisme n° 5 pressesdumidi

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