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Le territoire et la tanière

Le Cantique des cantiques
Une idée en or
Le couple : un puzzle à construire.
La notion de couple, telle qu’elle circule de nos jours dans nos sociétés, est une conception très récente : on peut penser qu’elle ne date que de 1968. Depuis des millénaires, le « mariage », l’association entre un homme et une femme pour avoir des enfants, est une affaire de famille, gérée par la famille. Les individus n’ont aucune place. La famille doit répondre à deux nécessités : assurer une descendance pour la perpétuer et notamment conserver le patrimoine, champs, bêtes, coutumes, etc. Et adapter cette descendance aux besoins du groupe familial. Dans cette optique, il faut des femmes évidemment, mais pas très nombreuses, car une seule femme peut avoir dix enfants. Et que les bras d’hommes sont plus utiles pour bêcher les champs, gérer les troupeaux, assurer les récoltes. Il n’est donc pas question de laisser ces enjeux vitaux aux caprices des individus, garçons ou filles. C’est ainsi que de nombreux peuples ont sacrifié les filles à leur naissance car elles étaient trop nombreuses par rapport aux garçons. Les femmes seules, non mariées, sont inévitablement des prostituées, bien que généralement aucune déconsidération soit attachée à cette pratique. Dans le mythe de Gilgamesh, c’est une femme seule qui hante les remparts d’Uruk le soir qui est choisie pour enseigner les manières civilisées à Enkiddu, le premier homme, encore tout à fait sauvage. Elle est dite dans ce texte « la courtisane ».
Lire le mythe de Gilgamesh dans « Paradis introuvables), tome 2. Prerssesdumidi
Les unions entre hommes et femmes ont été gérées par leurs familles durant des siècles, y compris en Grèce, à Rome et en Europe. Un immense et définitif tournant a été pris à la Renaissance, quand est apparu « la fine amor », l’amour courtois. La relation homme-femme s’est alors divisée en deux : le mariage, qui restait une affaire d’argent et de famille, dans laquelle les sentiments étaient totalement ignorés. On croyait même que le mariage empêchait l’amour, car il était forcé et ne correspondait pas aux mêmes souhaits. Et puis la relation amoureuse, qui était déclenché par le choc, la rencontre entre un homme et une femme individuels, qui réalisait la merveilleuse définition de Montaigne parlant de Du Bellay : parce que c’était moi, parce que c’était lui. L’amour se confond à peu près avec le coup de foudre : il est imprévisible, parce qu’il est libre, il n’est arrangé par personne car aucun argument d’intérêt ne s’y mêle, il est un attachement total, sans raisons ni conditions, que Breton, bien plus tard, a appelé : « la présence absolue ». L’épreuve et la preuve indiscutable de l’amour était de pouvoir passer toute une nuit, les deux amoureux, nus dans un lit côte à côte, sans se toucher… Du coup, l’attachement ne se confondait pas avec un désir déguisé : l’amant, l’amante, étaient aimés exclusivement pour eux-mêmes.
Cette invention merveille évidemment détruisait assez complètement l’institution du mariage, ravalée à l’achat d’une vache pour son lait, et dépourvue de ce qui théoriquement, aurait dû en faire l’unique raison. L’Eglise a donc violemment combattu l’amour courtois, à coup d’excommunications et de rejet social, efforts qui ont fini par être efficace. Le mariage arrangé et financier a repris de plus belle, jusqu’en… à mon avis, jusqu’à mai 68. Car tout le début du XX° siècle l’a maintenu comme j’ai pu le voir dans ma propre famille. La révolution morale de 68 a eu pour sens global le rejet par les individus de tout ce qui pesait sur eux comme une force qui entamait leurs libertés donc leur être même: l’autorité des parents, celle des maîtres, la force de la Loi, la pression de la coutume, etc… Naturellement ces tendances se sont étendues au plan des relations amoureuses : une certaine liberté sexuelle a émergé, la virginité des filles a perdu de sa valeur sacrée, les couples se formaient comme aux beaux jours de l’amour courtois, sur le seul sentiment, et pour le temps que celui-ci durait. C’était là l’une des ruptures les plus profondes qui apparaissait avec les époques passées. Le système ancien du mariage arrangé et intéressé ne reviendrait plus. Ou bien il devenait, parmi d’autres, l’une des raisons des individus qui formaient un couple.
Le couple est de nos jours l’association, voulue assez stable, d’un homme et d’une femme qui essaient de partager le plus de choses de ce qu’ils sont chacun, afin de construire une vie commune, dans la but de renforcer la satisfaction des besoins et les plaisirs de chacun. Naturellement, on a perdu, dans le monde moderne la clarification qu’avait tenté l’amour courtois : distinguer le désir (sexuel) de l’amour désintéressé. La plupart des filles se posent la question, au début d’une nouvelle relation si elle a pour facteur principal le désir sexuel et pour fin attendue un rapide lassitude, ou bien si « c’est du sérieux ». Il est impossible de le savoir, car les intéressés eux-mêmes n’en savent rien. Le désir est évidemment ce qu’on ressent le premier et le plus fortement : il est ce qui scelle la volonté d’être ensemble. Rousseau a bien dans la nouvelle Héloïse, expliqué comme, si la fille cédait assez rapidement, le désir sexuel désormais éteint devenait « un sentiment dans l’âme » : mais quelle garantie que ce sentiment dépasserait quelque peu la simple reconnaissance et deviendrait un amour véritable ? Seul l’avenir répondrait. Et dans combien de temps ?
A ce problème qui probablement tourmente beaucoup d’amoureuses, le Tantrisme apporte une réponse raisonnable et définitive. Le désir sexuel n’est pas le déguisement hypocrite de l’amour. Sauf personnages rusés et conscients qui en font une tactique, en vue seulement d’ajouter une petite croix sur leur calepin. Le désir est l’initiateur et le nourricier de l’amour. Il initie chez le partenaire le sentiment du prix qu’il accorde à l’autre, peu importe provisoirement pourquoi. Le besoin sexuel permet de commencer une liaison pour assurer ce besoin de l’autre, tant que cela durera. Mais pendant ce temps, le temps passé ensemble, la découverte des trésors de l’autre, la fusion répétée apportée par l’orgasme, tout contribue à transformer peu à peu le désir du sexe en amour de toute la personne. Ce n’est plus seulement au lit qu’on se trouve bien ensemble, mais dans toutes les circonstances de la vie. On y tisse des échanges incessants qui font, d’une fusion courte au début, un fusion de plus en plus complète dans tous les événements de la vie et dans les choses qu’on fait ensemble. On réalise, à un certain moment, qu’on l’aime parce que c’est lui et parce que c’est moi… Bref, c’est l’amour, qui vise à la présence absolue, éternelle et sans conditions…
Tel est le schéma des amours réussis. Mais dans la réalité, nouer une relation amoureuse ou qui voudrait bien l’être, est comme réunir des pièces d’un puzzle qu’on a trouvé par hasard… On ne sait ni quelle image va apparaître dans ce qu’on, a commencé, ni si l’on pourra finalement intégrer deux pièces du puzzle, car elles ont toujours des formes biscornues. Le couple est un travail…. Et il faut presqu’à chaque instant, essayer d’enclencher les pièces les unes dans les autres… Le puzzle sera-t-il jamais fini ? Qui le sait ? Bien sûr, l’amour est par essence éternel. Mais il est comme le diamant : chez la plupart, de petits défauts, des bulles, des maques, font que le prix diminue. Beaucoup de couples meurent parce qu’on les a ligotés par une condition irréalisable : la fidélité sexuelle. C’est pure folie, déraisonnable, irréaliste… Mais j’en parlerai dans « la jalousie ».
Les conditions de toute relation quelque peu durable sont d’abord ce que j’ai appelé « une bienveillance a priori », qui est une absence de préjugé. L’autre n’a jamais tort ni mal fait a priori : renseignement pris, si le tort s’avérait, il faudrait aménager les pièces du puzzle. Et puis, il est si doux de pardonner et de se réconcilier ! Les oreillers sont faits surtout pour cela ! Ensuite ne pas juger : car juger, c’est évaluer à son idée propre, c’est penser à ce qu’on aurait dit ou fait à la place de l’autre. Mais l’autre est…autre, pense, dit et agit à sa manière. Si on l’a aimé pour ce qu’il (elle) est, il ne faut pas lui reprocher d’être ce qu’il (elle) est. Et puis admettre, dans un petit coin de son esprit, deux choses : on peut se disputer sans rompre, il est idiot de parler divorce à la première altercation. Les conflits sont toujours instructifs (sur soi-même) et souvent très utiles : ils enlèvent des cailloux qu’on ignorait. La deuxième chose est la conviction que rien, dans toute la création, n’est fixe et immobile. Tout bouge, tout change, tout évolue, chacun des partenaires évolue sans cesse : il est normal qu’à quarante ans on ne soit plus celui de ses vingt ans. Et qu’un amour est comme une personne : il évolue, vieillit, se décourage, est malade, et peut mourir. La mort, c’est la vie…
Si l’on est tantriste, le couple est l’unité divine, Shiva-Shakti. A deux, on est l’univers entier, on est Dieu entier. Un être humain seul n’a pas de sens, il ne représente pas ni ne réitère la Divinité qui est à sa source et qui est en lui. La continence est une mutilation, le célibat est une mutilation. C’est aller avec une jambe et le cerveau coupé en deux. C’est seulement parce que la Création a une apparence matérielle que l’humanité a été partagée en deux sexes, reliés par un désir tout-puissant. Mais le sens de toute évolution tantrique est d’atteindre la non-dualité. Celle commence et s’exerce par la fusion du couple, puis par la fusion du couple avec la Divinité immanente. La division en deux genres est une disposition prévue par le Créateur, dans un double but : nous apprendre ce qu’est l’amour, à « faire » l’amour dans tous les sens du mot ; puis à dépasser la dualité de toutes choses créées pour fusionner progressivement avec la Divinité. Le couple homme-femme a donc un rôle prééminent dans ce destin.
Sur le couple, lire : Territoire et tanière. Voir : « L’idole nue ». Pressesdumidi.

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