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Le territoire et la tanière

Le Cantique des cantiques
idée en or
Pratique du couple ouvert.
Ce que j’appelle, à la suite de Murstein, le couple ouvert, est très proche de ce que pratiquent les couples libertins. Il signifie dans son ensemble qu’un couple déjà formé accepte l’introduction d’une tierce personne, ou de plusieurs, dans son cercle. Les raisons en sont multiples, et c’est ce qui distingue (un peu) le couple libertin du couple ouvert. Le libertin cherche exclusivement à introduire dans la vie sexuelle du couple quelqu’excitant, quelque nouveauté, qui réveille ou anime un désir en stagnation. Il désire notamment faire des expériences impossibles dans un couple fermé : découvrir une autre femme, un autre homme, une complicité à plusieurs. Ce qui ne vise pas exclusivement une découverte charnelle.
Les relations sont donc rarement renouvelées, le changement est justement le piment principal. Mais beaucoup de couples libertins cherchent à élargir ce point de vue et souhaitent constituer un groupe réellement amical, où les échanges ne sont pas que sexuels, mais culturels ou de divertissement : c’est là exactement un couple ouvert. L’échange sexuel y est important, mais pas unique. Ce que recherche le couple, ce sont d’autres personnes que les partenaires initiaux, afin d’enrichir leurs relations et leur propre esprit. La différence n’est donc pas essentielle, les bénéfices recherchés et les efforts nécessaires sont exactement les mêmes.
Lire : Bernard Murstein, styles de vie intimes, Mardaga éd.
Le problème qui se pose est le suivant. Si les hommes et les femmes, en se civilisant, parviennent à abandonner suffisamment les reliquats animaux qui dirigent leurs comportements, ceux-ci vont se trouver entièrement livrés à ce qu’on appelle la variabilité culturelle, propre à la manière humaine de se conduire. Ils seront alors librement inventés par les individus et les sociétés, et rien de déterminé, du genre instinctif ou idéologique, ne viendra les brimer ou les inhiber. On peut s’attendre logiquement à trouver une variété illimitée des formes selon lesquelles les humains forment un couple afin de vivre leurs besoins amoureux. Et c’est bien ce qu’on trouve en fait.
Pour déterminer ce choix, il s’agit de trouver, dans la nature humaine en ce qu’elle a de spécifique, les critères et les raisons qui permettront d’inventer les formes de relations amoureuses qui soient à la fois les plus satisfaisantes pour l’attente des humains, et les mieux accordés à leurs dispositions naturelles. Il faut que les formes qu’on trouve soient à la fois conformes à la raison et aux différentes valeurs, notamment spirituelles, dont il faut tenir compte en raisonnant ; et qu’elles apportent aux aspirations humaines à l’amour les satisfactions les plus appropriées. Il est donc nécessaire, à priori, de se libérer des modèles adoptés couramment par les sociétés sous la pression des Eglises et des Etats. Se cacher pour faire l’amour avec quelqu’un, quelles que soient les circonstances, me paraît d’une incroyable stupidité et totalement contraire à la nature. D’après Hérodote, un peuple de l’Antiquité est devenu célèbre (et très visité) parce que ses citoyens faisaient l’amour selon leur désir, là où ils étaient : tout était naturel. Comment quelque chose de naturel et que tout un chacun aime faire peut-il être collectivement jugé comme répréhensible ? C’est bien que quelque part une théorie s’oppose à la nature.
La démarche pragmatique à faire est d’identifier les diverses modalités existantes, selon lesquelles les hommes et les femmes se mettent en relations amoureuses d’une manière plus ou moins stable. Il ne s’agit donc pas de dire ce que les hommes et les femmes devraient faire au nom d’une idéologie quelconque, mais d’abord d’examiner ce qu’ils font. Et de prendre conscience des défauts des différentes manières pratiquées, afin de les écarter. Puis d’évaluer avec quel degré de satisfaction les deux objectifs évoqués ci-dessus sont atteints dans la réalité. Par là, on pourra trouver des raisons expérimentales de choisir telle ou telle forme plutôt qu’un autre, en éliminant les théories gratuites qui nous obligent à faire ce qu’on n’a pas envie de faire ou nous interdisent ce après quoi nous soupirons chaque nuit. De plus, il ne s’agit ici en rien de morale, puisque celle-ci n’a rien à voir avec la vie amoureuse ou simplement sexuelle, mais de psychologie : il s’agit de savoir, en examinant les pratiques et en retenant les meilleures, ce qui est bon pour l’homme, notamment ce qui le fait progresser vers son achèvement. Or le couple ouvert abandonne tous les inconvénients du mariage fermé et tous ceux qui l’ont essayé n’en changeraient pour tien au monde. Il faut donc examiner cela de près.
Selon ma manie, je vais d’abord définir ce dont on parle. Le couple fermé est lecouple qui adopte la monogamie fermée, l’exclusivité sexuelle et amoureuse, et se conclut pour toute la vie. C’est ce que réalise le mariage traditionnel. Le couple ouvert, (ou multipolaire) est fait d’un couple de base amoureux par préférence, mais ouvert par convention et dans la plus totale sincérité à d’autres relations sexuelles ou amoureuses suffisamment stables, et sans éternité fixée d’avance, ce qui oblige le couple à entretenir sans cesse son amour et son désir. Cette conception se pratique : soit en cohabitation du couple de base avec d’autres personnes ou d’autres couples (ménages à plusieurs), soit en relations ouvertes régulières sans cohabitation. Un couple échangiste est un couple de base, ouvert ensemble à des relations occasionnelles et purement sexuelles, sans engagement affectif, dans lequel chacun des partenaires est échangé avec un autre couple. La relation n’est possible qu’entre couples (réguliers ou non). Cette formule vise à éliminer les déséquilibres dans la demande, toujours supérieure chez les hommes. Les mélangistes acceptent des relations avec qui les demande, dans un enceinte fermée particulière. La communauté est le rassemblement de plusieurs couples mettant en commun les biens et les partenaires sexuels.
Le couple naturel ouvert est caractérisé par l’acceptation commune de relations amoureuses, sentimentales ou purement sexuelles, en plus du couple de base. Il est conditionné par une sincérité totale, qui exclut qu’une nouvelle relation soit entreprise en « trompant » le partenaire. Il élimine toute clandestinité et toute double conscience. Voici sa définition selon Murstein : « La caractéristique essentielle des couples sexuellement ouverts est l’engagement mutuel de ne pas se montrer sexuellement exclusif et d’élargir les limites des relations émotionnelles, physiques et sociales pour y inclure d’autres personnes ». Le couple ouvert a pour but de ne pas restreindre à une seule personne des relations enrichissantes qu’on pourrait trouver avec d’autres, sans en exclure les relations intimes et sexuelles. Il permet à chacun de ne pas se laisser enfermer dans un choix entre deux partenaires également intéressants et de devoir en sacrifier un. La relation amoureuse est considérée comme un tout insécable, comprenant les sentiments, les manières de vivre et l’approche sexuelle. Et cette conception est ouverte à plusieurs personnes selon les affinités. La solidité du couple de base s’en trouve renforcée par le choix de la sincérité totale et par la satisfaction plus large donnée aux besoins sexuels et affectifs. L’axiome de base est qu’il est impossible à un seul partenaire de satisfaire toutes les aspirations de l’autre et ce dont il a besoin pour parfaire sa personnalité. L’auteur témoigne que tous les gens qui ont vécu cette manière de vivre l’ont décrite avec enthousiasme, ont montré les avantages qu’ils y avaient trouvés et ont affirmé qu’ils n’accepteraient pour rien au monde de revenir au modèle monogame fermé. Murstein conclut que le couple ouvert a des chances de devenir le modèle prédominant dans l’avenir. Il cite une bibliographie sur le sujet, qui rassemble les témoignages recueillis sur le couple ouvert aux Etats-Unis.
Le sort des enfants dans un couple ouvert pourrait inquiéter : il semble au contraire que les enfants y soient à la fois plus heureux et plus vite autonomes. « On pourrait penser que les enfants, et particulièrement les très jeunes enfants, éprouvent des difficultés à assumer la liberté et la responsabilité que leur ménage la vie dans une famille ouverte. On remarque que c’est rarement le cas. C’est la plus souvent par sa sensibilité d’adaptation aux différences individuelles que la famille ouverte se distingue de la famille autoritaire fermée ou de la famille laxiste-accidentelle, ces deux formes ayant tendance à ignorer les différences individuelles ou les différences de développement, les unes parce qu’elles établissent rigoureusement ce qu’un enfant de tel âge devrait faire ou ne pas faire, les autres parce qu’elles suivent le principe d’un laisser-faire inintéressé ». Un ménage à trois permet de distribuer les tâches par rapport aux enfants en sorte que chacun en soit soulagé.
Le couple sexuellement ouvert peut garder les formes traditionnelles c’est-à-dire habiter ensemble exclusivement et s’ouvrir amoureusement à d’autres personnes qui viennent les voir. Une autre forme est le ménage à plusieurs, à trois (la triade) à quatre (deux hommes, deux femmes) ou davantage, qui cohabitent. Cette dernière forme est plutôt rare (de 2 à 5% selon les enquêtes) et la plupart du temps peu stables, de six à dix-huit mois en moyenne, avec des exceptions qui ont duré plus de dix ans. Ce modèle est évidemment plus difficile à assumer dans la durée, car la vie commune fait ressortir les diverses incompatibilités de goûts et de caractères. Ceux qui réussissent ce modèle paraissent avoir trouvé la meilleure solution aux problèmes de la vie amoureuse, du moins la triade, car il s’agit d’un vrai « super-couple » cohabitant et partageant tout. Cependant, l’intégration de nouveaux membres au groupe déjà existant a des limites pratiques : la difficulté de la bonne entente croît géométriquement avec l’augmentation du nombre de partenaires...
L’échangisme a deux formes : le « pur », où les couples échangent purement et simplement leurs partenaires mais font l’amour séparément (en parallèle). Et les mélangistes », qui font l’amour à plusieurs ensemble, dans ce qu’on appelle souvent une partouze. L’objectif de cette dernière forme est d’expérimenter concrètement et sans exclusion la bisexualité de chacun. Chacun accepte les relations qui lui sont proposées, quel que soit le sexe. L’échangisme est défini par Murstein comme
«une forme de comportement extra-conjugal mettant en jeu des couples mariés ou non, qui pratiquent le coït et d’autres plaisirs sexuels avec une ou plusieurs personnes dans un contexte défini comme une forme de jeu récréatif et divertissant ». Il est clair que cette pratique exclut par définition tout attachement affectif et une réitération durable avec les mêmes partenaires. Des boîtes spécialisées se sont montées pour recevoir ces activités. Leurs adresses figurent dans les revues consacrées à l’échangisme.
Tel est le panorama de ce qui se fait déjà. Il reste à choisir, parmi ces solutions, celles qui permettraient à chacun d’atteindre au mieux sa conception de la vie amoureuse. Ce choix ne doit pas être conçu comme la décision définitive de se fixer dans tel type de relations. C’est là justement l’un des inconvénients, l’une des difficultés et le côté irréaliste du mariage traditionnel, que de fixer, pour l’éternité et par une loi externe, un devoir qui s’avère irréalisable. La loi nie le changement que chacun vit en lui-même et le mouvement des moeurs que la société impose plus ou moins autour de nous. Mais surtout elle nie la variabilité des esprits, l’incroyable richesse des relations possibles entre les corps, la surprise et la joie de découvrir des affinités sur divers plans avec des inconnus. La nature humaine est d’une richesse illimitée : on comprend que chacun veuille l’explorer un tant soit peu dans son étroit milieu et sa courte vie.
Mais la plupart des esprits sont imbus de la forme légale et traditionnelle, croyant que celle-ci est à la fois la seule modalité moralement acceptable de la vie amoureuse et qu’elle est par nature intangible. Alors que le modèle traditionnel n’est que la forme sclérosée de commandements chrétiens infondés, et qu’on les accepte souvent même si l’on est opposé au christianisme. La seule référence indubitable est la nature humaine. Le seul commentaire rationnel de cette nature est le Tantrisme. Le choix traditionnel peut, et sans doute doit, changer au cours d’une vie, selon l’âge et selon l’expérience. Après l’enthousiasme juvénile des premiers mois, la difficulté apparaît vite de l’accord des corps, de la fidélité, de l’usure des gestes. Avec l’âge, la conception de la vie amoureuse change, et avec l’expérience certaines modalités peuvent s’avérer inintéressantes. Dans la jeunesse, on peut croire que la fidélité sexuelle est la condition sine qua non de l’amour, ou qu’il est impossible d’aimer deux personnes à la fois. A l’inverse, après l’expérience de l’échangisme, on peut souhaiter des relations plus personnelles. De même qu’aujourd’hui la conception de la vie de travail doit devenir souple et admettre le changement en vue de l’amélioration, de même la vie amoureuse doit être considérée comme souple et adaptable.
Mais avant de faire le choix du couple ouvert, et même pour le rendre possible, je pense que tout un travail mental est nécessaire pour nous libérer d’une usage très long et très exigeant du mariage traditionnel. Il ne s’agit pas de vouer celui-ci aux gémonies et d’en prédire la disparition proche, due à ses multiples inconvénients. Le mariage traditionnel, comme les autres formes, fait rationnellement partie du choix. Mais si le mariage traditionnel apparaît à certains comme rédhibitoire et s’ils souhaitent le refuser, le choix d’une autre solution exige qu’on ait l’esprit libre devant les alternatives diverses qui se présentent à la vie amoureuse. Il faut aborder cet examen sans aucun a priori : ces autres formes ne sont pas des imaginaires, elles sont déjà pratiquées par de nombreux couples et leur réussite a été étudiée convenablement.
Malheureusement, comme le dit Murstein, « face à la possibilité de relations multiples, la plupart des gens font preuve d’une réaction tellement soudaine et automatique (d’opposition) qu’elles ne peuvent même pas envisager attentivement cette option ». Autrement dit, on refuse même d’examiner les avantages et inconvénients de la situation. L’habitude enchaîne au point de stériliser tout raisonnement. Pourtant ces mêmes personnes savent parfaitement que les liaisons secrètes entraînées par le mariage traditionnel sont innombrables et destructrices. Elles savent parfaitement que l’amour le plus enflammé peut s’éteindre un jour, qu’une rencontre imprévue peut détruire ce qu’on croyait solide. On peut logiquement penser que « l’ampleur des liaisons amoureuses secrètes indique à coup sûr que les adhérents éventuels aux relations multiples constitueraient un potentiel considérable s’ils bénéficiaient de l’approbation sociale ». Tous les gens qui déjà trompent leur partenaire clandestinement, avec toutes les difficultés impliquées, sont des candidats au couple ouvert, pour peu que la pression sociale traditionnelle ait disparu, ou qu’on y soit devenu indifférent, c’est-à-dire qu’on puisse mener un couple ouvert sans être mis au ban de la société. La situation de couple ouvert est déjà là, mais on ne veut pas la voir et on la classe dans les « fautes » ou « illégalités ». Il ne faut pas négliger non plus la culpabilité incoercible qu’on peut ressentir à « transgresser » une forme si bien assise dans tous les esprits.
Il me semble que deux a priori principaux peuvent gêner un choix libre. Le premier est de penser qu’il est impossible d’aimer deux personnes à la fois et que l’exclusivité est la condition essentielle de tout amour, surtout l’exclusivité sexuelle. Il est étrange de constater que l’impossibilité d’aimer deux personnes à la fois paraisse si évidente à la plupart des esprits, alors que les mêmes personnes le vivent tous les jours. N’aime-t-on pas plusieurs enfants à la fois ? Plusieurs parents ? Ce qu’on appelle l’amour, quel que soient les gens que l’amour relie, est un sentiment unique, composé de tout ce qu’est l’un et de tout ce qu’est l’autre, et qui s’allie ou s’échange. Il n’y a donc pas deux amours comparables. Mille exemples et mille expériences montrent que psychologiquement il est très possible d’aimer deux ou plusieurs personnes. L’amour est un attachement particulier envers une personne, c’est vrai. Mais un nombre infini de personnes peuvent susciter un attachement et celui-ci sera vécu différemment et de manière unique avec chacune des personnes aimées. L’amour comprend une infinité de plans, de formes et de degrés.
L’amour est fait de ce qui s’échange entre deux personnes par privilège du choix que chacune a fait de l’autre. Mais chaque personnalité est si riche qu’un couple de deux personnes ne parvient à rencontrer chez chacun qu’une très petite partie de ce qu’il attend et est capable lui-même de donner. L’épanouissement de la personnalité serait beaucoup mieux réalisé avec plusieurs pôles amoureux qui se complèteraient. C’est en tous ces ce que recherchent et ce qu’affirment avoir trouvé les partisans du couple ouvert. L’un de ceux qui pratiquent la triade précise : « Une erreur à ne pas commettre est de confondre sécurité et absence de problèmes. Nous avons le sentiment d’une très grande sécurité entre nous : Carol et moi avons atteint dans notre relation conjugale une sécurité mutuelle très importante. Nous savons que quelles que soient nos expériences avec l’extérieur, celles-ci ne pourraient pas détruire notre relation. Par contre, nous avons rencontré beaucoup de problèmes, notamment pour assurer un développement personnel considérable ».
Dans la vie pratique et financièrement, les pratiquants disent que la vie quotidienne s’en trouve grandement facilitée et plus détendue. Chacun trouve ce qu’il attendait et les agressivités sont désamorcées. Il faut bien entendu partir d’une conception commune de la relation du sexe avec l’amour. Naturellement il est nécessaire aussi que les caractères s’accordent et que des conventions précises encadrent la vie de la famille. Un couple multipolaire s’élabore avec les mêmes précautions qu’un couple à deux, et sûrement davantage, car il faut des accords à plusieurs. Quant aux enfants, ils ont été déclarés les principaux bénéficiaires de cette situation. Non seulement ils n’en sont pas perturbés, mais la comprennent très bien et savent en retirer tous les avantages. Pour savoir si l’on peut aimer plusieurs personnes, chacune évidemment de manière différente car chaque amour est unique, il faut simplement essayer. Les témoignages de ceux qui l’ont fait sont très convaincants. Comme par définition le couple ouvert ne tient que par l’engagement privé qui l’a formé, un échec peut le défaire aussi bien. Bref le bilan concret de ces tentatives est ... tentant !
Le second a priori à éliminer de son esprit est de considérer la relation sexuelle comme un droit exclusif sur le corps de l’autre, comme on peut en avoir sur un objet matériel qui nous appartient. Ce droit peut être acquis par le droit civil lorsqu’on est marié. On peut aussi avoir promis en formant son couple, l’exclusivité de son corps. Mais c’est justement là le piège du mariage traditionnel et de sa conception : cette promesse imprudente risque d’enfermer le couple et de produire finalement des complémentations clandestines. La fidélité est largement préférée à la sincérité, alors que l’inverse est préférable : la fidélité est une illusion, la sincérité un lien très fort. il suffit à la fidélité d’être apparente et socialement ignorée... Tandis qu’au départ, c’est la confiance qui scelle le couple et lui permet de subsister. On voit quelquefois un partenaire, homme ou femme, accepter des relations sentimentales de l’autre pourvu qu’il/elle ne couche pas... et bondir comme furie à la moindre relation sexuelle. L’exigence porte moins sur le lien affectif du couple que sur la propriété du corps de l’autre. Il n’est même pas rare de voir des femmes se refuser sexuellement (comme système de punition, par exemple) et n’en maintenir pas moins leur droit à l’exclusivité. Totalement irréaliste ! Le droit qu’on pense avoir sur quelqu’un n’est jamais fondé : il est fabriqué sur d’autres positions qu’on a acceptées, notamment sur les rôles traditionnels du mariage institutionnel. Ce sont alors ces idées qu’il faut réviser. Il est d’expérience commune que beaucoup de gens peuvent aimer plusieurs personnes à la fois : « mais ils pensent que c’est immoral et ils le font secrètement de peur des conséquences ». Toutes ces idées décrivent la vraie réalité et sont frappées au coin du bon sens.
Chaque relation est absolument unique : elle ne peut donc, par nature, en exclure ou en concurrencer une autre. La conception même de l’amour n’implique en rien qu’il doive s’enfermer en une seule personne : c’est le contraire qui est vrai. Il est presqu’impossible, lorsqu’on aime quelqu’un, de se fermer totalement à tout autre attachement. Et si l’on y croit, le temps se charge de vous faire changer d’avis. Si, bardé de cette croyance, on rencontre un jour une personne fort séduisante, on se rendra compte immédiatement que « ce n’est pas du tout la même chose ! » Pourquoi l’exclusivité de l’amour ne frappe-t-elle que le partenaire du couple, et qu’on n’est pas jaloux des autres ? C’est qu’il s’agit alors d’y impliquer le sexe. C’est la jalousie, qui est un défaut, qui l’enferme ainsi. On peut aimer plusieurs personnes et sans jalousie, si cet amour n’est pas sexuel. La jalousie ne frappe que le partenaire amoureux à cause de la possessivité sexuelle et pas du tout à cause du sentiment d’amour.
La jalousie a pu être observée très nettement dans les groupes de chimpanzés d’Afrique : les images ont été retransmises par la Télévision. On voit le mâle dominant surveiller de près ses femelles et ne permettre à aucun autre mâle ou aux jeunes de les approcher. Il est bien évident que ce comportement ne résulte pas d’un attachement sentimental du mâle dominant mais d’un sentiment de propriété sur ses femelles. Ils les traitent comme des moyens de sa satisfaction personnelle et de l’affirmation de son rang. La jalousie exprime toujours un sentiment de propriété, ce qui signifie une objectivation du partenaire : celui-ci est considéré comme un objet acquis qui nous appartient et auquel les autres n’ont pas droit. La jalousie est apparemment un sentiment humain hérité à l’état brut du comportement animal. Mais ce sentiment est évidemment renforcé par la transformation, dans le mariage légal, de l’amour en droit. Si l’on veut aborder le couple ouvert, la première révolution qu’il faut mener dans sa tête est de se débarrasser de la conception de l’amour comme possession objective étayée par un droit. On ne possède pas une personne, on ne dispose pas de ses sentiments. Un couple ne peut jamais être autre chose qu’une association librement consentie, et qui durera tout autant que l’attachement, la confiance et la sécurité réciproques seront assurés.
Il s’agit donc moins ici de spéculer sur ce qui serait psychologiquement possible que de demander à ceux qui le vivent comment ils le vivent. D’après les témoignages recueillis par Murstein, tous ceux qui ont tenté le couple ouvert à plusieurs personnes se sont déclarés ravis : leur couple de base a mieux marché, les partenaires complémentaires et eux-mêmes se sont considérablement enrichis et leurs enfants ont été bien mieux élevés. « Je crois, affirme l’une d’elles, que je n’ai jamais rien observé qui puisse être interprété comme un résultat négatif de notre situation ». Le principe de départ est « qu’il est difficile à (seulement) deux personnes de répondre mutuellement à toutes les aspirations de bonheur et de bien-être ». Il est évident que de nos jours chaque individu est plus instruit, plus exigeant et ouvert à beaucoup plus de désirs et de sources d’épanouissement que naguère. Plus cette évolution se poursuit, et c’est le cas, plus il est problématique de trouver en une seule personne l’aptitude à répondre à toutes ces attentes. D’où le désir d’élargir son couple, sans le détruire, à d’autres relations susceptibles de parfaire cet épanouissement, afin que chacun des partenaires y trouve avantage. Sur ce plan, la monogamie exclusive est une fermeture évidente à tout ce qui n’est pas l’autre. Quel poids alors se porte sur les épaules de chacun, s’il doit à lui tout seul assumer toutes les espérances de son partenaire !
On doit conclure que la jalousie ne devrait jamais exister en matière amoureuse. Pourtant fréquemment chacun d’entre nous la ressent bel et bien. Il faut donc prendre conscience des deux raisons cachées de se sentiment : la première est que, plus ou moins consciemment on considère une autre personne comme un objet sur lequel on peut avoir des droits assimilables à la propriété : c’est le sentiment qu’engendre immanquablement le mariage légal. La seconde raison est qu’on cherche à défendre son droit (ou sa sécurité psychique, vue comme un droit) par une situation de force. La jalousie couve toujours la violence. On pense que ce n’est pas l’amour librement consenti et conservé qui gardera l’Autre près de soi, mais une force rationnelle, ou juridique, ou même physique. On croit alors que d’user de ces forces ramènera l’Autre dans « le droit » chemin ! C’est l’inconvénient majeur du mariage traditionnel que d’avoir créé cet état d’esprit et de le fonder en réalité : il est vrai qu’on peut faire rentrer à la maison une femme rétive par voie d’huissier, ou faire établir l’infidélité du mari par voie extra-judiciaire. Du moins en principe. Cela ne fera pas retrouver l’amour qui a fondé initialement le couple s’il a disparu. Dans le couple naturel, toutes ces fausses sécurités n’existent pas : c’est seulement la continuation de l’amour et les soins qu’on y apporte qui garantissent les défenses du Moi.
La jalousie est fondée sur la crainte, toute naturelle, de perdre l’objet d’amour. Quand on la ressent, on n’y peut rien, ce qui est la marque de la nature. Elle est un dispositif naturel d’adaptation, qui pousse à mener des comportements capables de retenir l’objet d’amour. Cependant, cette tendance revêt chez les animaux les modalités de la force. On voit les mâles se battre pour se réserver ou garder une femelle. Si entre personnes humaines la jalousie emploie des moyens de force, elle régresse à l’animal. Un être humain ne doit pas manifester sa crainte de perdre l’amour par des stratégies analogues à celle des animaux. Ce n’est pas par un enfermement matériel ou par des menaces, par une violence psychologique, ou par toute autre force qui en réalité est brandie contre la personne aimée, qu’on la retiendra, au contraire. Sous cette forme, la jalousie est le plus grand danger du couple.
La violence la plus fréquente qui exprime la jalousie possessive est la menace : « si tu me trompes, je te quitte ». On voit l’absurdité et la contradiction interne de cette menace. On quitte une personne aimée de peur de la perdre. On se jette dans la mer pour éviter quelques gouttes de pluie... Pas plus Gribouille ! A la réflexion, on voit qu’il s’agit bien d’une position de force, car ce que veut l’hypocrite jalousie, c’est rester maîtresse de la situation et imposer son jeu. L’amour se confond avec la possession. Le jaloux n’accepte pas de perdre l’autre par sa liberté propre, qui est un manquement à l’appropriation, mais elle le perd si elle le veut bien... On voit que dans cette situation la jalousie tue l’amour, soit à petit feu par la surveillance et la méfiance constantes, soit d’un coup si la menace est exécutée. J’ai connu des hommes qui ont trompé leur femme uniquement pour justifier une méfiance maladive, qu’il devenait sportif de contourner malgré tout...
Chez l’homme, le même comportement adaptatif doit engendrer des comportements conformes à la nature de l’homme, personne libre et responsable. Il faudrait, pour rester en situation conforme à la nature humaine, considérer que l’amour qui fait le couple est le résultat d’un double choix libre que chacun a fait de l’autre ; que ce choix, fait au début pour toujours, est susceptible de varier, parce que toutes les personnes changent ; qu’il demande à être entretenu et peut quand même s’éteindre ; qu’en tout état de cause un couple est fait de la réunion de deux personnes et non pas d’une personne et d’un objet qu’elle possède, ce qui exclut les relations de force et de droit ; et que la qualité et la durée du couple dépendent de ces deux personnalités et de rien d’autre... Alors, il n’y a plus de place pour la jalousie. On retient un partenaire amoureux par encore plus d’amour, une confiance réaffirmée et reconvenue, un soin recommencé à entretenir l’amour entre les deux amants. Et si l’un s’en va, qu’il s’en aille ! C’est que l’amour est mort et que le couple n’a plus que son étiquette. L’amour est par lui-même un chemin sans fin, ou plutôt sans autre fin que la lassitude de celui qui y marche et peut s’arrêter.
Enfin une dernière mise en cause de la conception traditionnelle consiste à dégrever le sexe dans sa tête. La sexualité est une chose grave et sérieuse quand elle exprime l’amour, un investissement affectif total sur une personne. Mais par elle-même la relation sexuelle peut prendre des sens très divers : elle peut être un exercice de santé pour détendre une nervosité excessive. Elle peut être la relation rapide et superficielle qui apporte du plaisir à chacun des partenaires. Elle peut être un jeu, un plaisir certain et rapide, un « bon moment », l’une de ces petites paillettes d’or, qu’après avoir longuement lavé le fleuve de la vie dans sa batée, on trouve de temps en temps, et qu’on aurait tort de rejeter. C’est cette conception que souhaite réaliser l’échangisme. Est-ce monstrueux ? Le goût du jeu est aussi dans la nature du vivant, animal et homme. Je ne décris pas ici ce que la sexualité doit être, mais ce qu’elle est concrètement pour les gens qui la pratiquent, vous et moi. Au nom de quoi dirait-on le contraire de ce que nous prouve la nature ? Le désir sexuel peut être aussi, et il est ordinairement, la première étape d’une véritable recherche d’amour. Il n’y a jamais de sexe sans une étincelle d’amour, sans un choix.
A l’autre bout du sexe ludique, si l’on peut dire, se trouve l’amour passion, illustré au mieux par Tristan et Yseult : l’amour ou la mort, l’amour qui ne s’accomplit que dans la mort. C’est là une illusion de l’imaginaire. D’une part il n’y a pas d’amour sans sexe ni de sexe sans amour : l’amour est un double phénomène, qui s’incarne dans le corps en même temps qu’il s’affine dans l’esprit. Autrement il n’existe pas. D’autre part, tous les êtres humains sont égaux en dignité : il n’existe donc aucun être humain qui doive être préféré à ma propre vie. Aucun homme, aucune femme, aucun enfant n’est assez digne pour qu’on veuille mourir pour l’aimer. On ne peut rien aimer que… vif ! Si un amour fou (d’un seul côté) n’est pas possible, c’est seulement la vie, dans sa mobilité, qui peut laisser prévoir la naissance d’un autre amour. Le suicide par amour est une illusion désastreuse. L’amour, c’est la vie, et pas la mort.
Comme toute action humaine, la sexualité prend son sens et sa valeur non pas de sa forme matérielle, mais de l’intention voulue par la personne qui la mène. Par sa forme matérielle, la sexualité est un plaisir d’organe, inscrit dans la Nature, un acte psycho-organique vécu par un individu. Elle est obtenue au plan du corps et du psychisme toutes les fois qu’on met en place les moyens naturels prévus. Elle est l’une des conditions de la santé et du bien-être, de la joie et de la confiance en soi. C’est son absence qui construit autour de nous la cuirasse que dénonce REICH. Elle n’est donc pas toujours un enjeu vital, une affaire énorme, un critère décisif du maintien d’un couple, une faute grave, une horrible trahison, une infamie dégoûtante...etc. La sexualité n’est pas, par sa nature propre, un acte culturel et social : elle le devient parce que les hommes veulent, pour avancer en humanité, lui donner un sens approprié à leurs objectifs culturels et sociaux. Entre sa réduction au « verre d’eau » prônée par le stalinisme et l’enjeu apocalyptique prétendu par le christianisme, il y a une valeur culturelle, mais pas dramatique, de la vie sexuelle. La valeur culturelle qu’on donne à la sexualité résulte d’un choix libre, ce qui explique qu’elle soit si variable d’une époque et d’une culture à l’autre. Cette valeur peut effectivement s’ajouter à sa fonction naturelle, mais cette transformation dépend à la fois de la conjoncture culturelle du lieu et du moment et surtout de la conception qu’en a le couple, et qui peut se construire librement. Il faut dédramatiser au plan social l’exercice du sexe, car il ne tient pas sa gravité de sa nature matérielle mais de ce que chaque homme veut en faire.
Murstein signale que les gens qui pratiquent le mariage ouvert ont au préalable modifié leur conception de l’amour : en ajoutant une personne au couple initial « Les partenaires renonçaient parfois à la tranquillité et à la stabilité de leur relation première pour rechercher dans des relations extérieures au couple un épanouissement personnel et une mise en valeur de leur personnalité. Aucun d’eux ne souhaitaient reprendre des relations de type conventionnel. Les personnes interrogées semblaient avoir une conception plus spontanée et moins rigide de la sexualité, qu’elles voyaient à la fois comme un divertissement et un besoin vital, que les personnes plus conformistes qui considèrent généralement le sexe de manière moins enjouée ». Tous les témoignages contiennent le refus, après l’expérience du couple ouvert, de revenir au « carcan social et affectif » du mariage fermé traditionnel, et « écartaient la menace de rapports extra-conjugaux secrets, considérant que les relations extérieures ouvertes étaient beaucoup moins dangereuses pour la stabilité du couple et la cohésion familiale ». Enfin l’amour accepté entre plusieurs personnes à la fois permet d’évoluer vers une conception qui ne fait plus d’un amour particulier la condition de survie : « Si l’un de nous mourait ou abandonnait l’autre, l’autre en souffrirait certainement et se sentirait en deuil, mais il survivrait. Notre identité personnelle est capable de survivre à notre relation et nous pourrions être heureux l’un sans l’autre. Nous choisissons d’abord d’être ensemble, mais nous savons que, seuls, nous pourrions être heureux ».

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