la Caverne d’ALI-BABA,
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Le territoire et la tanière

Le Cantique des cantiques
idée en or
Qu’est-ce que l’amour ?
Je sais : je vais me fâcher avec les poètes, les artistes, les esprits frustes. Ceux-là pensent que les émotions s’épanchent mieux quand elles sont délivrées des mots précis et froids qui servent à la mécanique. On accorde au flou de l’esprit plus d’inventivité qu’aux idées bien définies. Pourquoi diable vouloir définir un mot qui s’applique aussi bien aux babas au rhum, à la femme adorée, aux variétés culinaires, au Dieu immanent qui soutient votre existence ? Comment trouver une formule qui puisse contenir à la fois tout ce monde à la Prévert ? Trève de suspense : je vous énonce cette définition, ouverte comme une boîte magique vide, que je remplirai ensuite précautionneusement.
L’amour, c’est l’extase vers l’Autre.
L’extase consiste à sortir de soi, de l’égoïsme et de l’égocentrisme primaires qui emplissent chaque individu à sa naissance et qui lui sont indispensables pour défendre sa survie. Le suffixe « stase » connote une stabilité suffisante. Il ne s’agit pas d’une brève excursion au dehors de soi, comme le temps de déposer une pièce dans le chapeau d’un mendiant. Il ne s’agit pas d’un éclair de compassion, vite suivi de la nuit fermée habituelle. Il s’agit d’un aller-vers, d’une ouverture délibérée, volontaire, éventuellement obstinée et tenace, l’Autre – auquel on se tient.
Cette action comporte donc deux opérations distinctes. La première consiste à pouvoir sortir de soi, oublier ses propres enjeux, ou les placer en second. C’est une sorte de révolution, de retournement, analogue à celui des hommes de la Caverne de Platon qui tournent le dos aux images illusoires du mur et regardent enfin la lumière du Soleil. C’est proprement une conversion. Ce n’est pas là chose facile, car il faut abandonner des réclamations légitimes pour porter sur l’autre tous les efforts qu’on avait crus réservés à soi-même. Et il y faut de la mesure, pour rester dans des proportions rationnelles et voulues, en gardant saufs ses intérêts personnels incompressibles. On ne peut apporter à l’Autre que ce dont on est soi-même rempli. Autrement, on est dans le schéma pervers de «la Femme et le pantin », c’est-à-dire qu’on se déshumanise.
La deuxième composante évoque la stabilité du mouvement, une durée et un investissement suffisant en énergie. C’est plus qu’un jugement isolé (j’ai aimé cette tarte) mais une orientation habituelle : j’aime les tartes. C’est justement ce qui sépare une simple aventure sexuelle d’un amour réel, bien que la première puisse aboutir à l’autre. Freud distinguait les investissements partiels, buts des pulsions partielles, d’un investissement global, en quoi consiste l’amour. On peut aimer une mèche de cheveux, un pied particulièrement séduisant, une silhouette troublante, une partie de ce qui pourrait devenir un objet total d’investissement. Ce n’est pas de l’amour (tout court) mais l’amour d’un objet particulier. Dans cette mesure, il n’ya guère de différence entre ces cas et ce qu’on appelle « amour » en désignant ce qu’on éprouve pour un objet matériel particulier, une belle voiture, un lieu paradisiaque, une machine, un vêtement, un plat cuisiné… En ce genre d’investissements la labilité est de règle : on en change plus souvent que de chemise…
On touche là une frontière de nature entre amour et amour. Tout ce vers quoi le sentiment se dirige ne mérite pas le nom d’amour sauf quand il s’agit d’un être humain. L’ex-stase alors n’est pas une vraie sortie de soi : au contraire on choisit entre ses différentes images de plaisir celle qui nous ressemble le plus : on sort un petit peu de soi pour mieux se retrouver, dans les choses qu’on aime et qu’on rassemble autour de soi. Le mot n’est alors qu’une métaphore, une image, une illusion du mur, dirait Platon.
L’amour prend donc son sens vrai seulement quand les autres vers lesquels on sort de soi sont des êtres humains : hommes, femmes, enfants, malades, étrangers, ennemis : tout être humain. Ceci bien circonscrit, la modalité de l’amour change selon l’objet vers lequel on sort de soi. Si l’on est hétérosexuel, il est impossible d’aimer un homme de la même manière qu’une femme, un enfant de la même manière qu’un adulte. Si l’on est fidèle à l’Evangile chrétien, on peut aimer ses ennemis, mais pas comme ses amis… Et les étrangers pas comme les membres de sa famille. La nature de l’amour, c’est-à-dire du sentiment qui nous emplit, dépend de l’objet de cet amour. C’est la nature de cet objet qui détermine la nature de l’amour qu’on ressent envers lui.
La nature de l’objet commande non seulement la nature du sentiment mais son intensité (ce qu’on est disposé à sacrifier pour lui) et l’ardeur du mouvement qui nous conduit à lui. Consacrer toute sa vie aux malades de Bombay ou aux enfants pauvres du Caire, n’est pas la même chose que de s’éprendre d’une Indienne pour une durée limitée. Pourtant l’essentiel est exactement le même : sortir de soi pour aller vers l’Autre. L’Autre est différent, le sentiment est différent, l’ardeur de l’action est différente.
Mais quand l’Autre est l’objet d’un amour véritable, par exemple une femme, alors beaucoup de choses changent. Je prendrai ici l’acception tantrique du mot « extase ». La plupart du temps le terme, dans un système religieux, désigne une sorte de sortie de soi proche de la transe, dans laquelle on perd conscience, on quitte la réalité matérielle pour entrer dans un autre « monde ». C’est là un état très bref et exceptionnel, qui marque l’avancement extrême dans la vie spirituelle. Le sens tantrique est différent. « Le mot exprime qu’à certains moments, on se trouve ailleurs que dans la création matérielle ou les intérêts de l’ego. L’extase désigne en fait le moment où l’amour, la réalisation concrète en soi de Dieu, réitérée entre deux personnes humaines, notamment dans l’orgasme, peut s’exprimer ainsi : « Je suis toi, tu es moi ». Il est certain que l’orgasme est une extase et c’est pourquoi il a un rôle propre dans le cheminement spirituel, comme je vais le montrer.
L’extase devrait donc être, surtout si l’on est tantriste, une expérience fréquente, qui part du sentiment d’amour pour le partenaire, qui se confond avec le ressenti de son identification entre Dieu immanent en nous. On renouvelle dans l’orgasme le sentiment de fusion avec l’être humain aimé et le sentiment de fusion constant avec Dieu en nous. Les deux amants deviennent Shiva et Shakti, Dieu-origine et Dieu manifesté. Il est donc normal que l’un des objectifs visés par le tantrika (adepte du tantrisme) soit de renouveler le plus souvent possible cet état, dans lequel l’unité avec Dieu se confond avec l’unité avec la femme. Toute la vie spirituelle tantrique consiste à vivre l’amour dans ce sens là. Les principes fondamentaux du Tantrisme sont : le principe de réalité et le principe de la non-dualité. La vie spirituelle consiste à réaliser ce dernier le plus possible. L’amour, dans le Tantrisme, est donc ce sentiment par lequel on s’extrait de l’ego primitif pour réalise, par la relation sexuelle, l’identité extatique unifiée avec Dieu et avec la personne aimée.
Lire : Carnet du Tantrisme n° 4 , Le principe de non-dualité « Territoire et Tanière », « L’Idole nue » « le Cantique des cantiques »
Dans le Tantrisme, l’extase n’est donc pas un événement rare et difficile, de nature religieuse, mais simplement l’état psychologique réussi après une initiation achevée. L’extase, dans le tantrisme, doit être quotidienne, constante, habituelle : elle réunit dans tous les instants de la vie le sentiment de la fusion de soi avec Dieu et avec celle qu’on aime, et avec tous les êtres humains, fusions inséparables car l’une, la fusion avec la femme, est le moyen de l’autre, la fusion avec Dieu qui est également en chacun des partenaires. Cette pratique réalise le destin total de la vie humaine : transcender peu à peu toutes les dualités rendues nécessaires par la Création, afin que, hors de soi, hors du temps, hors de la matière créée, on retrouve l’unité initiale en Dieu. C’est pourquoi le couple, et l’extase qu’il permet, est une étape nécessaire dans la vie spirituelle et que la relation sexuelle est le moyen naturel pour réaliser ce chemin.
D’où la nécessité de retrouver peu à peu la divinité primitive du sexe, chemin créé par Dieu pour effectuer la marche de la création vers lui. On voit que ce destin est conditionné par la réalisation des moyens : seul le véritable amour, avec son adoration de l’Autre et son orgasme, fait avancer dans le chemin. Le sexe seul, pâle copie physique de cet projet, est un plaisir utile, mais peu efficace pour le chemin spirituel. Toutefois, l’amour vrai est bien difficile : il est normal que chacun tente de l’atteindre par moult tentatives, beaucoup d’échecs et peut-être pour ne jamais le trouver… Le sexe n’est que la tentative, en jouant avec les vrais moyens du chemin, de trouver le bon partenaire pour réaliser la non-dualité.
On le voit : l’Amour est bien l’extase vers l’Autre, quand il conduit à l’autre soi, humain, et par lui à l’Autre en soi, divin. C’est là exactement la thèse du Cantique des cantiques. Ce texte très réaliste intègre sans problème la relation sexuelle dans l’amour de Dieu. Il montre que nos cantiques amoureux ne sont que la répétition réitérée, sur Terre, du Cantique divin. Celui-ci donne à nos cantiques terrestres leur sens et leur langage dans l’âme de l’homme :
« Puis un jour, selon ton bon plaisir, dans la joie,
Tu apparaîtras sur la colline de mon horizon
Comme un soleil levant
Et plus rien ne nous séparera jamais »
(Cantique des cantiques, dernier paragraphe, texte des symbolisés)

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