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Le territoire et la tanière

Le Cantique des cantiques
Une idée en or
L’échec du complexe relationnel vient de l’orgueil .
Un complexe est un système psychique assemblé par plusieurs facteurs naturellement associés et qui produit des comportements particuliers. Un psychisme est composé de nombreux complexes, nés à la fois des dispositions génétiques de chacun et des réponses comportementales qu’il a fixées durant sa vie. Un complexe n’a donc rien d’une idée négative : il constitue la vie psychique dans sa… complexité. La vie et les efforts du sujet peuvent dénouer les complexes, c’est-à-dire en réduire les conflits internes et les rendre vivables. Mais ce dénouement n’est pas toujours possible au cours d’une vie.
Le complexe relationnel produit les comportements qui organisent les relations entre les êtres humains. On pourrait le décrire comme l’ensemble des conditions qui définissent la possibilité et la qualité d’une relation interhumaine. Ainsi un caractère atavique fermé ou excessivement égoïste peuvent rendre difficiles toutes les relations. La culture et l’éducation doivent pourvoir à ces obstacles afin que soit réalisés d’autres caractéristiques de la nature humaine, la socialité et le besoin que chaque individu a des autres.
Le complexe relationnel est visiblement composé de facteurs génétiques stables : le caractère, le besoin de sécurité, l’expansivité ou la rétraction, la dépendance d’autrui ou la tendance à l’autosuffisance, etc. Ces facteurs sont largement inconscients : si le sujet n’est pas extraordinairement lucide ou s’il ne procède pas expressément à des analyses de soi, il ne voit rien de ce qu’il est. Qui plus est, de nombreuses erreurs d’éducation sèment peu à peu en lui une image fausse de ce qu’il est. On lui répète : tu n’es bon à rien ! Tu ne réussiras jamais rien ! Tu es un âne ! Ou même ce qu’on répétait dans mon enfance (mais qui nous faisait rire) : tu finiras sur l’échafaud !!
De nos jours, la tendance est inverse : on admire sans réserve l’enfant, on le complimente sur tout, on ne lui fait jamais aucun reproche, on ne l’oblige à rien et on ne lui interdit rien. On construit donc de toutes pièces un orgueil indissoluble dans la réalité, que cependant la cruauté du monde va sans cesse tenter d’ébrécher. Cette seconde éducation est pire que la première, car au lieu de lutter pour prendre sa place, on va l’exiger sans la mériter. Et l’on tombera de haut quand les correctifs successifs mettront en pièces une image de soi artificiellement hypertrophiée, complètement fausse, et insupportable pour tous. Une autre idée reprendra les principes rationnels de l’éducation, parmi lesquels l’imposition très précoce d’interdits et d’obligations est la condition d’une part d’un esprit civilisé et d’autre part d’une insertion correcte dans le groupe social dont le partage des mêmes interdits et obligations assure la cohésion.
Tous ces facteurs, propres à chaque individu et partiellement dépendants de son environnement social forment à un instant donné ce que la psychologie nomme : l’image du Moi. Cette image est évidemment très complexe elle-même : on distingue généralement l’image de sa personne (ce qu’elle fait en réalité), l’image du corps (comment on voit son corps, par exemple la beauté pour les filles ou la force pour les garçons) ; l’image du sexe (comment son genre est-il placé par rapport aux autre individus du même genre et à ceux de l’autre sexe). Chacune de ces images produit un style de comportements particuliers par rapport aux différents plans de l’action. Il est évident que la qualité et la justesse de ces images du Moi dépend presqu’entièrement de l’éducation, comprise comme l’ensemble des actions du milieu destinées à intégrer un jeune dans le milieu culturel où il est né.
Lecture d’approfondissement : Les fondements rationnels de l’action éducative . Presses du Midi.
La plupart du temps, surtout dans nos sociétés modernes, l’image du moi des individus est très floue, ou lacunaire, ou fausse, ou incertaine. Elle varie souvent avec l’âge, le milieu du moment, les expériences vécues. Ainsi, le plancher nécessaire sur lequel repose tout ce que fait un individu est mal assuré, peu solide, et finalement…inquiétant. On n’est jamais sûr de qui l’on est. Compte tenu de l’exigence de réflexion et de rationalité qui par ailleurs existe en tout homme, voilà un complexe relationnel bien installé. Si l’on n’est pas sûr de soi, comment se présenter à un emploi, comment résister aux pièges de la vie, comment aborder une fille ou un garçon, comment décider à chaque instant de ce qu’on doit faire ?
Ces incertitudes sont renforcées, ou masquées, par pire encore : le réseau des valeurs en cours dans la société et auxquelles il faut se soumettre : la morale, les manières, la loi, le regard d’autrui… et son propre Surmoi, celui qui juge si l’on a raison. De plus la connaissance de tous ces facteurs, y compris les exigences de la société et de la loi, sont largement ignorées par la plupart des gens. Les individus actuels sont semblables à quelqu’un qui n’aurait jamais appris à marcher, qui ne saurait pas où aller et qui tombe à chaque instant. . A cela s’ajoute le poids de la culpabilité préventive.
La culpabilité se divise en effet en deux expériences différentes : le sentiment d’avoir commis une faute, parce qu’on connaît la loi et qu’on l’a transgressée : c’es la culpabilité curative, celle qui appelle la sanction réparatrice. Et la culpabilité préventive, faite de la connaissance de la loi avant qu’on agisse : on sait alors que si l’on agissait, on ferait une faute. Cette culpabilité préventive, assurée par le Surmoi, est sans cesse présente et pèse sur toute action avant qu’on en décide.
Le climat psychique dans nos sociétés est largement composé d’inquiétude, d’ignorance, d’hésitation devant autrui, de fragilité sur ses choix, bref de peur. Or la vie nous contraint à l’action, à chaque minute de la journée. Il faut « faire », alors que dans la plupart des cas on ne sait pas quoi faire, ou qu’on a peur de mal faire. Mais les exigences de l’action nous poussent, alors que la plupart du temps on n’a pas le temps de réfléchir suffisamment.
Comme dans le corps ou l’effort déclenche un flot d’adrénaline pour le rendre possible, dans le psychisme divers mécanismes de renfort se déclenchent alors. Si l’on n’est pas assez sûr de soi, des renforcements artificiels et faux vont se déclencher : une émotion décuplée, colère, gestes de force, etc. ; la provocation, ou le défi, qui vise à faire croire à l’autre qu’on peut ; l’orgueil, qui consiste à se fabriquer une image du Moi surexhaussée, fausse, de ce qu’on est et de ce qu’on est capable de faire. La défense la plus fréquente de tous les gens dont l’image du Moi est faible, est l’orgueil : une image illusoire, très au-dessus de la réalité. Tous ces expédients sont forgés par l’imaginaire, ils se construisent en dehors de la réalité. Mais pour être plus sûr, on veut croire à cette réalité-là. L’orgueil est toujours un signe, non seulement d’une lacune de lucidité, mais surtout d’une faiblesse fondamentale qui cherche à dépasser sa réalité sur du vide. Les âmes fortes n’ont pas besoin de ces illusions et savent ce qu’elles peuvent et ne peuvent pas. L’illusion ressemble cette boutade : accroche-toi au pinceau, y a pas d’échelle !!
La plupart des échecs de la relation entre hommes vient de ce qu’une des parties fonctionne sur l’orgueil pour justifier l’action incertaine qu’il projette. L’exemple extrême est celui du kamikase : il projette de tuer des gens qu’il ne connaît pas, dont il ne va tirer aucun bénéfice, ce qui lui coûtera le prix insurmontable de sa propre vie. Et sa seule raison, absolument étrangère à la réalité, est une vague idée dont on l’a persuadé et dont la réalisation est renvoyée dans un avenir d’où personne n’est jamais revenu. Le sentiment qui exprime cette raison est donc une raison de tuer inventée et qui déclenche l’explosion : il tue des roumis, des infidèles, des ennemis de Dieu. La raison formelle est rétablie, mais sur du vide. Dans la vie courante, le même processus de falsification permet de faire des choses terribles ou désastreuses pour soi-même, avec pour seule rémunération la caresse hallucinatoire de l’orgueil accompli.
Le comportement concret induit par l’orgueil est le mépris : c’est là le sentiment le plus horrible qu’on soit capable de ressentir. Il consiste en effet à dénier à autrui la considération qu’on lui doit, à titre d’être humain équivalent, voir de simple vivant, et même de créature appartenant à notre monde. J’ai démontré, dans l’ouvrage cité plus loin, que la seule vraie morale ne pouvait qu’être rationnelle, distincte de toute injonction d’origine religieuse, sectaire ou seulement particulière, afin qu’elle s’impose à tout homme en vertu de sa rationalité. En alliant Kant à la Psychanalyse, j’ai conclu que le seul interdit (ou la seule faute) moral(e) de l’humanité était de « traiter autrui comme un objet », c’est-à-dire nier son statut d’être humain, sa liberté, son identité, des droits individuels. C’est le nier comme être humain. C’est ce que fait le mépris, qui n’accepte pas l’équivalence de tout homme avec un autre de son espèce. Tout est explicable voire pardonnable, sauf cela. Or nous le faisons subrepticement en de très nombreuses occasions.

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