la Caverne d’ALI-BABA,
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Le territoire et la tanière

Le Cantique des cantiques
Une idée en or
Il faut karchériser la jalousie.
La jalousie est l’un des plus lourds héritages de notre passé animal. Il est au départ un dispositif de chasseur, destiné à défendre et à conserver une proie : sa fonction est de garantir la survie. Il fonctionne au mode instinctif, c’est-à-dire involontairement et malgré soi. Quelle que soit la mesure de sa maturité et de sa philosophie, voir celle qu’on aime pressée d’un peu près par un autre provoque une émotion incoercible. Tous les signes de la colère et du renforcement adrénalinique se manifestent. Il faut réprimer cette jalousie instinctive expressément et avec force. C’est pourquoi je dis : il faut la karchériser dès qu’elle apparaît, la pulvériser.
Du modèle animal on voit que ce sentiment est fait de deux composantes : il existe un bien dont on est possesseur, ou qu’on guette sans l’avoir encore ; et l’on en défend l’accès avec fureur car l’enjeu est vital. Le premier aspect pourrait être dénomme la jalousie économique : elle est fondée sur la vue d’un bien qu’on n’a pas, qu’on ne peut pas avoir, et qu’un autre, qui le possède, montre avec plus ou moins de fierté. Il en va ainsi de l’argent et de tous les biens qu’il permettrait de se payer. C’est l’un des moteurs fondamentaux de la vie économique, qui peut prendre le ton paisible de l’émulation, ou les fureurs mortelles de la compétition. On a vu que la jalousie est avant tout une sorte de tempête émotionnelle spontanée, qui échappe la plupart du temps aux efforts de la réflexion et aux recommandations de la civilisation. C’est pourquoi elle est toujours prête à exploser et rétive à un traitement rationnel.
En matière économique humaine, il est extrêmement régressif de situer toutes les discordances, les oppositions d’intérêts, les conflits, sur un plan polémique dont le fond est presque toujours haineux. Pourquoi diable ne pas poser directement toutes les oppositions entre individus ou groupes sociaux directement sur un plan d’arbitrage, sans émotion ni mauvaise foi ? La mauvaise foi est le signe indiscutable que la jalousie est de nature émotionnelle et non rationnelle. Toutes les sociétés ont érigé d’innombrables instances d’arbitrage rationnel, entre individus et entre groupes sociaux. Pourquoi faut-il « s’engueuler », ce qui est un comportement arriéré du type animal ? Le modèle en est archi-connu : tout le monde a vu qu’un chien, si un autre animal s’approche de sa gamelle, grogne en montrant les dents : J’appelle cela « la grogne de la gamelle ». Pourquoi un être civilisé, doté de tous les systèmes d’amortissement souhaitables, ne peut s’empêcher de « grogner à sa gamelle » ? Pourtant il est indéniable que la plupart des conflits sociaux n’échappent pas à une manifestation émotionnelle, à la mauvaise foi, barbelée en sous-main de violences diverses ? Une bataille de chiens…
En matière amoureuse, la jalousie paraît parfaitement justifiée, voir vertueuse : il est juste de défendre l’accès de son trésor bien-aimé à un prédateur étranger qui rôde d’un peu trop près… Eh bien, NON ! Même dans ce cas-là, la jalousie est un symptôme régressif et infondé. Défendre l’accès à la personne qu’on aime est exactement la même chose que défendre l’accès à son portefeuille : tous les deux sont considérés comme des biens matériels, qui appartiennent à son propriétaire, et dont la jouissance est garantie par la loi. C’est considérer l’amour comme l’appropriation d’un autre être humain.
Or l’amour est le sentiment par lequel, puisqu’ils se trouvent bien ensemble, deux personnes humaines, libres et autonomes, s’allient librement. On ne possède jamais celle (ou celui) qu’on aime. Ce qui relie deux amoureux est une convention librement acceptée qui ne donne aucun droit à l’une des personnes sur l’autre. Elle dure que ce que dure la volonté des deux partenaires. C’est pourquoi le mariage institutionnel a changé cette donne naturelle. Il confère (abusivement à mon avis) à chacun des partenaires des droits sur l’autre. Les manquements à la Loi peuvent être poursuivis par un constat d’huissier et une procédure. Naguère, le commissaire venait tâter le lit pour voir s’il était tiède et inspecter les placards… En aucun cas une relation amoureuse ne peut créer de droit. Si le couple résulte d’une convention et qu’une transgression de celle-ci est reconnue, elle cesse par le fait, mais pas par le droit. Ce qui permet de la renouveler ou de l’abandonner, selon un nouvel accord. Le seul modèle naturel d’une relation amoureuse est l’amour libre. Et les seuls liens qui limitent cette liberté sont ceux qu’on s’est réciproquement forgés.
Ce qu’on exige traditionnellement d’une relation amoureuse est l’exclusivité, qui signifie concrètement la fidélité des deux partenaires. Mais encore faut-il définir celle-ci. S’agit-il d’exclure toute autre relation sexuelle ? Ou d’exclure tout amour nouveau incompatible avec le précédent mais qui n’aurait pas de réalité sexuelle ? Vaut-il mieux rencontrer une glissade amoureuse avec un autre, ou bien une passade purement sexuelle sans lendemain ? La fidélité n’est-elle pas celle qu’on promet à la personne tout entière, pour la vie commune qu’on s’est choisie, quitte à examiner « les détails » ? Et éviter hypocritement l’analyse minutieuse des gestes qui auraient pu s’échanger avec une personne étrangère ? La psychologie humaine conduit à la conclusion que l’union monogamique et définitive, la chasteté totale, le « mariage fermé », sont des impossibilités et des rêves irréalistes.
Certes, une infidélité, même purement sexuelle et accidentelle (« l’herbe verte » du pré d’à côté), est toujours une blessure, un manquement au rêve initial, un événement nouveau chez le partenaire « coupable ». Mais on en discute, puis on en rit, puis on efface. On ne va pas détruire des mois ou des années d’entente pour une demi-heure… (prévisible). On réfléchit à la nature humaine, à l’évolution de chaque chose, à la pression des habitudes immémoriales et des règles socio-morales dont on est imbibé. On sait bien qu’elles sont sans cesse bafouées par tout le monde. Puis on se renseigne sur les idées présentées par un psychologue américain qui a étudié le « couple ouvert ».
Le couple ouvert se forme comme les autres au départ. Mais les deux partenaires admettent que chacun d’eux est radicalement incapable de satisfaire toutes les curiosités, tous les besoins, toutes les aptitudes de l’autre. Ils admettent que s’ils rencontrent une autre personne séduisante, homme ou femme, avec laquelle peuvent s’échanger d’autres choses que dans le couple premier, ils l’accepteront dans leur vie intime. Leur vie sexuelle s’en trouvera plus variée et souvent « réveillée », leur esprit élargi et assoupli, leur couple renforcé, enrichi, et plus agréable.
L’auteur montre, dans les nombreux exemples qui décrivent des gens qui ont réalisé le couple ouvert, que le principal obstacle à surmonter est l’éviction complète de la jalousie, sur le plan du corps comme sur celui des influences intellectuelles. On s’était habitué à être l’unique reflet de l’autre, et on y trouve un reflet inconnu… Le couple ouvert exige donc beaucoup d’amour, beaucoup de tact, beaucoup de conventions précises, beaucoup de sincérité et de confiance. Mais selon le témoignage unanime de tous ceux qui se sont engagés dans cette forme de couple, pour rien au monde ils y renonceraient désormais. C’est tout de même troublant…
Le couple ouvert, où la jalousie est ignorée, est sans doute la forme la plus civilisée de la relation amoureuse humaine. Il unit de vraies personnes, autonomes, libres et maitresses d’elle-même, dont le seul souci est de développer au mieux leurs aptitudes et leurs goûts. Ils ne cherchent qu’à accroître le plus possible leur être propre, d’accomplir le plus possible leur humanité. Ils sont heureux, si « le bonheur est la conscience de son propre accroissement ». Il n’y a aucun problème avec les enfants, beaucoup plus à l’aise dans cette forme que dans le mariage fermé, parcouru par toutes les tensions.
Lire : Bernard Murstein, Styles de vie intime, Pierre Mardaga Editeur. Lire « Territoire et Tanière » pressesdumidi

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